Le libre carnet
Mettre en page une histoire n’est pas chose facile. Pourtant, Paul Zylinsky décida ce jour-là que ses idées avaient suffisamment foisonné dans sa tête. Imaginons-le, grand homme mince et peu bavard. Imaginons-le comme un homme commun, ni plus ni moins comme vous et moi. Les lettres, les mots, les phrases, les interrogations de Paul lui paraissaient riches, mais il savait que l’écriture n’était pas aisée. En se réveillant le matin à 7h10 (comme tous les matins), il se dit que ce dont il avait besoin, après avoir embrassé sa femme, était un support ou un truc matériel où il pourrait y déverser ses idées.
La veille, en rentrant dans le métro de la ligne 7, Paul se plut à admirer ces individus quotidiens, des inconnus qui ne le sont plus puisqu’il les croise tous les jours. Il eût envie de noter « La routine apprend à connaître les inconnus », mais il n’avait rien sous la main, ni stylo ni feuille de papier pour noter cette phrase. Paul se dit qu’il achèterait un carnet ce soir.
Sa journée fut perturbée par cet événement qui allait marquer sa rentrée littéraire, tel un écolier à qui l’on offre son premier cahier. Le midi, il aimait lire les nouvelles du jour, petit instant personnel et privilégié auquel il n’avait plus droit depuis quelques temps, à cause de son nouveau collègue de bureau, Benoît. Benoît aimait lui aussi lire le journal, mais à voix haute et, bien évidemment, en le commentant. Paul ne fut même pas énervé aujourd’hui, et il ne lut d’ailleurs pas le journal. Il préféra penser à la première phrase, aux premiers mots qu’il allait aligner avec un ordre réfléchi sur son carnet.
Après le travail, il alla donc à la librairie « A livres ouverts », qui se trouvait à deux pas de chez lui. Paul n’y était plus allé depuis plusieurs années, depuis le 63ème anniversaire de sa mère exactement, ce qui porte le total à 5 années – il lui avait acheté L’écume des jours de Boris Vian. Plusieurs fois par semaine il lui arrivait de passer devant la vitrine, mais il ne s’arrêtait jamais pour la regarder. Il faut avouer qu’elle fait quelque peu vieillotte et désuète face aux libraires modernes et dont les présentoirs si attractifs vous mettent presque les livres dans vos mains. Mais lorsqu’il tourna à l’angle de la rue Théophile Gautier, son excitation fut si grande qu’elle transforma la librairie-papeterie démodée en un lieu si différent, si pénétrant que cela obligea Paul à ralentir ses pas. Contradictoire pour un homme si pressé ? Non. Paul voulut prendre son temps, ouvrir la porte délicatement afin de profiter de ces instants qu’il n’avait cessés d’imaginer depuis onze heures – il était à ce moment là 18h14 à sa montre. Il trouva vite le rayon, et ne sachant où tourner la tête parmi le nombre incalculable de carnets qui se présentait à lui, il décida d’en parcourir quelques uns, lisant les lignes vierges comme si ses mots s’y étaient déjà déposés. Sur le moment, il se sentit coupable d’avoir abandonné le stylo, au profit (détriment ?) de son ordinateur et de son PDA, jusqu’à ce que ses réflexions furent interrompues par une voix chargée d’histoire, et il sut aussitôt qu’un vieillard lui adressait la parole. « Vous devriez prendre celui-là ». Paul fut surpris, et pris son temps pour répondre. « Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? », dit-il, rattrapé par ses années à la tête de la RH chez Procter&Gamble. Le vieillard, impeccablement habillé d’un costume noir sortant du pressing, désignait un petit carnet d’une centaine de pages à peine, d’une couverture en imitation cuir et d’un élastique. Paul le prit, et bizarrement il lui plaisait, et incroyablement plus lorsqu’il se mit à lire la présentation: MOLESKINE, Le carnet légendaire d’Hemingway, Picasso, Chatwin. Le vieillard avait vu juste, n’est-ce pas une véritable mise en pratique d’un argument d’autorité que d’écrire sur un carnet utilisé par des artistes reconnus. Mais Paul n’eut pas le temps de l’en remercier. « Tachez d’écrire quelque chose dessus qui ne ressemblera à rien d’autre. Les histoires d’amour, déjà fait. La guerre, déjà fait. La drogue, déjà fait. Le cul, déjà fait. » Paul se sentit mal à l’aise, non pas car il était novice en la matière, mais parce que la voix du vieillard allait crescendo. Il reposa le carnet, lança un hésitant « Je dois y aller », ouvrit la porte deux fois plus vite qu’en rentrant et quitta la librairie. Paul avait les nerfs à vif, mélange de stress et d’incompréhension. Il n’avait pas imaginé cela, pas aujourd’hui, pas le jour de sa rentrée. Une question lui tourmentait l’esprit, et il ne parvenait pas à y trouver de réponse. « Pourquoi est-ce que je veux écrire ? » Pour la gloire ? Déjà fait. Pour l’argent ? Déjà fait. Pour moi ? Déjà fait. Et Paul se dit, à l’angle de la rue de la Libération que, tout compte fait, ses idées n’étaient pas plus mal dans sa tête, bien rangées dans leurs tiroirs caisses encéphaliques. Imaginons-le comme un homme commun, ni plus ni moins comme vous et moi. Imaginons-le, libre.